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Depuis qu’il s’assigne un rythme de stakhanoviste, il faut se méfier de chaque nouvelle livraison du sieur Murat. Ne pas hâter le jugement, prendre le temps de s’imprégner du disque, y revenir à de nombreuses occasions, outrepasser la possible déception d’une première écoute… A partir du « Moujik et sa Femme » en effet, la production de Jean-Louis Murat se fait plus insidieuse, moins ouvertement accessible. L’auteur de ces lignes, pourtant un inconditionnel depuis « Cheyenne Autumn », s’était ainsi retrouvé tout penaud lorsque « Tristan » puis « Le Cours Ordinaire des Choses » se révélèrent être, à force d’écoutes attentives, des albums complexes, riches, très loin de l’initiale impression mitigée. De la même façon, lorsque Murat se plante (car cela lui arrive, fort heureusement), la faute en incombe moins aux compositions qu’à une absence de cohérence globale (« Mokba », seul véritable échec de Murat, en est un bon exemple). Avec « Toboggan » pourtant, pas la peine de vingt écoutes pour confirmer l’impression de départ : dans la mouvance atmosphérique du « Manteau de Pluie » (quoi qu’en moins technique), le dix-septième album studio de l’ami Bergheaud s’impose comme un grand cru, voire même comme un sommet dans une discographie pourtant peu avare en Annapurna.

Fonctionnant aujourd’hui au tempo ralenti (guitares et claviers, rien d’autre), puisant dans la source à comptines (« Le Chat Noir », « Belle »), Murat vient d’enregistre le disque d’un père épanoui. Pour preuve : généralement, l’auvergnat gratifie toujours ses albums d’une chanson couillonne qui parle de « bite en or », de « gonzesses » et de « pédés ». Ici non : posé, courtois, Murat / Bergheaud pourrait même être présenté à nos beaux-parents sans que nous puissions redouter le soudain coup de gueule ou un dégueuli à table. Rien de surprenant à ce que Murat invite les enfants Bergheaud à pousser les vocaux sur « Le Chat Noir » (entre les meuglements des vaches et les aboiements canins, quand même) : « Toboggan » transmue la sérénité familiale de son compositeur en dix histoires pour mieux s’endormir (ou pour offrir de meilleurs songes à nos enfants).

Mais Bergheaud, même en mode « Mistral Gagnant », reste Murat. Autrement-dit : le genre de mecs insatisfaits quand bien même tout fonctionne à merveille. Car derrière les oripeaux rassurants de « Toboggan » se niche en creux des vipères qui n’appartiennent qu’à leur auteur (jusqu’à baptiser une chanson « J’ai tué parce que je m’ennuyais » - Murat est un rigolo). Au fond, depuis « Suicidez-vous le peuple est mort », Murat ne laboure qu’un seul territoire : le sentiment amoureux. Qu’importe si avec « Toboggan » il n’est pas question de baise (autre sujet récurent pour celui qui déclara un jour aux Inrocks « je baise pour tutoyer les anges » - Murat possède le sens de la formule), « amour n’est pas querelle » affirme avec inquiétude Jean-Louis. Car même si « Toboggan » fonctionne à l’affirmatif, l’auditeur sent poindre les questionnements sous-jacents, des certitudes qui n’en sont pas, l’auto-persuasion pour mieux vivre. Murat fait ici bonne figure, mais le fan ne sera pas dupe : c’est lorsqu’il montre patte blanche, qu’il ronronne comme un chaton à l’heure du moment dorloté, que le songwriter le plus prolifique de France met le plus à nue ses fêlures comme sa philosophie de vie (du style : « on va pas ne pas écouter les disques des Stones parce qu’ils ont été écrits sous héroïne » en réponse à Pascale Clark qui le questionnait sur le dopage dans le cyclisme – Murat est le maître des raccourcis).

A moins que… Et si, finalement, cette histoire de schizophrénie Bergheaud / Murat n’était qu’un truc pour intriguer journalistes comme chroniqueurs ? Et si, au fond, Jean-Louis Bergheaud ne dépareillait guère de l’individu lambda s’étant déniché un double pipeau afin de donner du piment à ses mémorables interviews ? Nan, on déconne, là. A l’instar de Morrissey, Daho ou Lawrence, Murat reste incapable de la moindre triche, du moindre opportunisme. Preuve (s’il en fallait encore une ?) avec ce « Toboggan » dont le vernis doucereux cache mal l’existentialisme tortueux d’un artiste fascinant (un peu notre Neil Young à nous ; celui qui ose citer J.J Cale prend la porte).