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L’arrangement fait entrer dans la fiction. Cette idée m’a frappé récemment, en écoutant cet extrait du film The Sound of Music (http://www.youtube.com/watch?v=rgawkL3zhfE) où Julie Andrews apprend le nom des notes de musique à des enfants. Au début du morceau on entend seulement sa guitare : on est au même ’niveau’ que les enfants. Mais quand les violons débarquent, le spectateur est transporté, plongé dans la fiction. C’est là que les larmes montent, en général. On appelle ça la musique extradiégétique : les personnages ne l’entendent pas, puisqu’ils ignorent leur statut ; nous sommes les seuls privilégiés à en connaître l’existence.

Cette semaine j’ai été happée, retournée, traumatisée par Red Sugar, album sorti en 2011. Et j’ai eu une révélation : Winter Family maîtrisent une science rare, ils jouent de la musique extradiégétique.

Sur Omaha (http://www.deezer.com/track/12619594), Ruth Rosenthal imite les bruits d’une guerre sur une grille d’accords très proches de celle de Nothing compares to you (http://www.youtube.com/watch?v=iUiTQvT0W_0). Imaginez Nico reprenant cette chanson quelque part dans le décor d’Apocalype Now. Seule avec son harmonium, ignorée par l’équipe qui s’affaire sur le tournage. La musique de Winter Family est emprunte de la même homogénéité, du même aspect plein, incontournable et immensément triste que celle de Nico.

En anglais, hébreu, français, Ruth Rosenthal joue des rôles avec sa voix. Xavier Klaine l’accompagne aux claviers (harmonium, celesta, pianos magnifiquement produits). Prononcez-moi ces noms : Ruth Rosenthal. Xavier Klaine. On dirait des personnages, tellement ça sonne bien. Généralement Ruth parle, utilisant la légère fêlure de sa voix grave comme un outil narratif. Elle chante aussi, comme sur les poignantes Shooting stars (http://www.deezer.com/track/12619593) et Y.

Ils se sont rencontrés à Jaffa en 2004. Sur le site, le couple se définit comme ça : "live music and text". Derrière les instruments, derrière les textes. Comme une manière de reconnaître humblement que ce qu’ils produisent à deux les dépasse.

Ce qu’ils produisent, c’est un monde - non pas en suspens - mais de suspens, au sens hitchcockien. Red Sugar, c’est le verre de lait lumineux dans Suspicion (http://alturl.com/7wow5). Une musique d’angoisse, qui joue au derviche avec le cerveau. Les éléments non mélodiques sont loin d’être négligeables dans l’installation de ce sentiment : Xavier Klaine se sert du field recording (cris d’oiseaux, extraits de discours glaçants, métronome haletant) et des percussions (cymbales, tambourins) comme d’ingrédients savamment dosés, pile là où ça fout la trouille. Winter Family fait peur : impression que la musique va vous submerger, sortir des enceintes (Red sugar : http://www.deezer.com/track/12619587), comme le Wyatt de Little Red Riding Hood (http://www.youtube.com/watch?v=a2TUb51oukc). Les cris de Ruth coupent eux aussi le souffle. On pense à Ummaguma (http://www.youtube.com/watch?v=s_MvZxpE7YU) à l’écoute de l’incroyable Dancing in the sun (http://www.deezer.com/track/12619589).

Dans Indigo sky (http://www.deezer.com/track/12619590), j’ai entendu un squelette magnifique de My sister de Tindersticks (http://www.youtube.com/watch?v=xske6k755SE). Dans le plus beau titre de l’album, Y (http://www.youtube.com/watch?v=uVKyJ0rewmI), j’ai retrouvé ce qui me plaisait dans le ’vrai’ Low, période Albini. Quelque chose d’entier, d’indiscutable. Par vases communicants, j’ai également repensé à Are you satisfied (http://www.youtube.com/watch?v=HFdOl6VbGVQ), belle chanson du duo anglais Tram écoutée à l’époque une fois, puis devenue boucle nécessaire. Exactement comme Red Sugar cette semaine.

Avec tout ça, je n’ai même pas évoqué les paroles bouleversantes de Ruth Rosenthal. "Little stars shine in her scars", murmure-t-elle. Probablement auto-adressé.




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