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Avant le déferlement médiatique qui devrait probablement porter, avec raison, Trouble Will Find Me au panthéon des albums les plus importants de toute l’histoire du rock, je tenais à dire mes propres mots sur le nouveau Monument qu’il nous offre.

The National est un groupe extraordinaire - peut-être la meilleure chose qu’il soit arrivé au rock ces quinze dernières années - précisément parce qu’il est ordinaire.

Depuis six albums et quelques remarquables EP, ils murissent un rock adulte, décomplexé, imperméable aux modes, affranchi. Ici, pas de frime, pas de zèle. Ni vraiment folk, ni fashion 80’s, ni tenté par des expérimentations acrobatiques, on pourrait dire d’eux qu’ils font le job. Parler de rock traditionnel, bien qu’on ne sache pas exactement de quelle tradition il s’agisse. Alors on serait tenté de parler de littérature américaine. De voix. Car il y a un souffle de Faulkner, de Tennessee Williams, de Don Delillo, et de Richard Ford dans la musique de The National. La voix poignante de Matt Berninger, caverneuse et candide, peuplée de ses ennemis intérieurs, constamment au bord de l’effondrement, terrassée par le sentiment d’un danger imminent. Ses personnages d’écorchés vifs ne se retournent pas dans les rues de New-York de peur de voir que ce mur d’eau de 90 miles de haut qu’ils sentent derrière eux, prêt à les engloutir, ne soit bien réel.

Cette voix, les américains la connaissent bien : c’est la voix de leur déclin. Et nous nous y retrouvons nous aussi, à notre façon, dans cette voix de blanc pâlichon, hanté par le doute, qui sent sa vie lui échapper.

Ce sentiment d’un affaissement occidental, d’une disparition proche, Matt Berninger le sublime par des textes intimes, des pensées et des gestes de tous les jours, prenant la voix de monsieur tout le monde à son moment le plus fragile, juste au bord. L’esprit et le corps semblent se séparer sans qu’on puisse y faire grand chose. L’esprit divague entre désirs et renoncements tandis que le corps persiste, statique, frappé, aveuglé, ébloui, quand il ne descend pas la rue avec un sentiment d’invincibilité porté par une cuite mémorable (All the wine, sur Alligator, 2005).

Une inexplicable distance s’insinue entre les couples et les vieilles amitiés, les amants sont insatisfaits... dès les premières mesures de Trouble Will Find Me, pourtant amples, majeures et puissantes, une inquiétante étrangeté familière s’installe. On entend les voix fatiguées de personnages à la dérive, qui ont perdu quelque chose mais sont condamnés à rester en vie avec ce manque, quelque chose d’inaccompli, et cherchent à tâtons les raisons de tenir, attendent encore la sublimation, la renaissance dans le renoncement, se rassemblent dans un champ pour une veillée aux flambeaux, brisés mais ensembles, et se retrouvent parfois frappés, dans la lumière d’un instant de vérité où enfin le corps et l’esprit lâchent prises, comme dans le final poignant de This is the last time, peut-être le plus beau moment du disque, des voix de femmes se mêlent à la complainte de Matt Berninger, viennent le veiller, le border alors qu’il est en pleine confession, ’Jenny I am in trouble... can’t get these thaughts out of me’, la voix du chanteur se noie, emportée par les choeurs aériens, et revient de l’autre côté par un tour de passe-passe magique de mixage, se mêle à son tour aux choeurs, devenu témoin de sa propre douleur, de son aveu, ’It takes a lot of pain, to pick me up’... avant de revenir, ’Baby you gave me bad ideas...’ et de conclure cette chanson de moitié-album qui marque un tournant crépusculaire et lumineux.

Je ne vais pas détailler chaque chanson ici ; elles sont toutes magnifiques, toutes en puissance et retenue. Quelques mots tout de même : Fireproof et Need my girl, cousines éloignées, ballades hantées par une tension souterraine, constamment au bord de l’explosion mais qui n’explosent jamais, tubes probables, morceaux extraordinaires d’anti-héroïsme. Les claviers de Need my girl convoquent étrangement des visions du film Blade Runner, New-York apparaît comme une architecture de matière noire et épaisse où un riff de guitare, trois notes innocentes suspendues, persiste comme un fragment de souvenirs d’un esprit qui a déjà basculé... ’I’m under the gun again.’

La musique de Pink Rabbits semble avoir commencé bien longtemps avant que le chant ne s’y dépose, comme si elle attendait sur une piste parallèle permanente. Petite nouvelle à elle seule, la chanson, l’avant-dernière, finit de vous briser le coeur dans un rayon de lumière avec ce chant ingénu sur des gens qui semblent, justement, en attente...

’ Am I the one you think about when you’re sitting in your fainting chair drinking pink rabbits ? (...) You didn’t see me, I was falling apart / I was a white girl in a crowd of white girls in a park / You didn’t see me, I was falling apart / I was a television version of a person with a broken heart.’

The National poursuit sa veillée funéraire d’un pays inquiet, vacillant, dans le doute, et signe un grand album de l’Amérique contemporaine, rejoignant les chefs d’oeuvres de la littérature que sont Une saison ardente et Indépendance (Prix Pullitzer, 1995) de Richard Ford, aussi juste et important que les séries Six Feet Under et The Wire.

Que l’on soit aussi nombreux à se reconnaître et à se rassembler autour des flambeaux de The National rassure : il y a encore du bon dans ce monde.




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