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Aedi fait presque plus du cinéma que de la musique. Ils sont italiens et ce n’est même pas ce qu’il y a de plus improbable chez eux. Il faut voir le documentaire réalisé par leur soin autour de la construction de leur deuxième album Ha Ta Ka Pa (http://www.aedimusic.it/) pour comprendre d’abord qu’ils n’existent pas vraiment.

Première scène : une jeune fille martèle vigoureusement une baguette sur le canapé installé dans une confortable régie de studio canadien. Elle youyoute, le micro à même la main. A côté d’elle, un clavier subit le même sort : il youyoute parce que c’est lui qui se fait frapper par un type. Devant eux, deux hommes leur tournent le dos : celui qu’on soupçonne (physiquement) être le producteur vit cet instant avec tous ses membres et cheveux, le regard sur l’écran de contrôle ; le jeune homme à côté de lui reste impassible, dans son pull à rayures, une jambe repliée sur l’autre. Ce qui est formidable, c’est qu’à l’écoute de ce disque, on est tantôt l’un, tantôt l’autre.

Aedi réussit à s’inscrire dans la même catégorie magnifiée par Cate Le Bon l’année dernière : la musique qui fait flipper. Ce n’est pas si facile à faire, il ne s’agit pas de jouer fort (ou mal), ou de crier fort (ou mal), il faut trouver le bon angle d’attaque, celui qui n’a pas encore été trop visité. La jolie bouille et la bonne chanson en sont deux que Aedi réussit à défoncer tour à tour. Il y a une chanteuse à la technique maîtrisée, marquante et marquée, il y a des chansons, et il y a beaucoup d’éléments de surprise qui surgissent des placards. Certains qu’on ne voyait pas venir, et d’autres qui sentent le réchauffé. Parfois on sursaute, et parfois on remonte nos lunettes, impassible, dans un pull à rayures. Ha Ta Ka Pa, c’est un peu l’équivalent du film REC : une excellente surprise venue d’un pays insoupçonné et qu’on consomme avec forcément un peu d’indulgence.

Je me suis passionné pour le disque grâce à sa chanson d’ouverture, parfaite dans son rôle. Un truc incroyable : un rythme de batterie mathématique et vivant à la, mettons, Fugazi, une intro qui pourrait trahir l’écoute de, allez,In Utero et une voix féminine qui met un coup dans la nuque comme, euh, Shapes and Sizes(http://www.youtube.com/watch?v=2vnT98prlEQ). Et puis des youyous et un clavier débile, donc. Une chanson courte, maline et pertinente. Le genre de performance qui fait regretter que Blonde Redhead n’ait pas explosé en plein vol après Melody of Certain Damaged Lemons. Animale est une scène d’ouverture vraiment intrigante et qui tire parti d’une certaine pureté. La nôtre et la sienne.Elle ouvre la porte d’un bon coup de pied sans qu’on l’ait entendue venir, elle n’est pas encore gagnée par la folie du jeu ou de la production.

Scène suivante dans le documentaire : la même régie de studio, la même fille. Cette fois, elle hurle à plusieurs reprises « rabbit on the road » derrière le clavier. Le producteur s’agite comme un dément. On compte encore plus de rayures sur le pull de l’autre gars, qui a les yeux parfaitement mi-clos et se tient un peu plus à l’écart du producteur. On comprend qu’il y a des chances que ce soit le seul survivant à la fin du film, parce qu’il a bien compris ce qui allait se passer. On assiste d’ailleurs à la scène un peu plus loin dans la vidéo : le producteur va se lever, aller dans la cabine, enregistrer ses propres « rabbit on the road » avec sa grosse voix sale et s’installer confortablement, très fort dans le mix. C’est donc lui. C’est lui la souche infectieuse de départ, celle qui va s’étendre et endommager une partie du charme et de l’inventivité.

La place et le choix des percussions (on voit différents membres du groupe frapper des banquettes, des bidons et des morceaux de métal à même le sol dans des pièces exigus) sont pourtant plutôt bien vus, ce qui est preuve d’un certain sens du goût. En fait, ce sont souvent les hommes qui se croient malins qui gâchent tout. Dès qu’ils sont là, le tout exagère et passe un peu la limite.

Ça et d’autres petites choses. De manière générale, Ha Ta Ka Pa reste un disque vraiment étonnant, rempli de surprises et d’idées qui vous happent. Il est malheureusement parfois pollué par quelques regrettables réflexes grossiers. Des réflexes de genre ; d’autres liés aux choix, d’arrangements et de production. Mais on sent aussi qu’il y a de l’humour et de la citation derrière tout ça, comme dans un film d’épouvante spaghetti avec Devo.

Fohn est une chanson intrigante : elle utilise le piano martelé de I’m Waiting for the Man, une philosophie vocale de disciple de Kim Gordon et un final qui tient de My Bloody Valentine. Et pourtant, avec tout ça, le tableau final ne surcharge pas du le côté obscur de la palette chromatique, il est même plutôt lumineux et enrichi de détails intelligents.

Un peu plus loin, Prayer of Wind est la chanson épique du disque. Elle évite plutôt bien les écueils du genre parce que son squelette reste une bonne chanson. De manière générale, le groupe sait bien gérer les instants, ils surprennent même par leur courage à savoir faire patienter avant de retourner à la ritournelle.

The Sound of Death qui clôt le disque confirme que l’album a été pensé comme un film. C’est clairement le générique de fin, une boucle uniphrase très inspirée par Low. Un cœur masculin vient la rejoindre en milieu de parcours. Cette fois, c’est touchant parce qu’intact : pas toujours très juste, très droit, ni très assuré, mais ça porte la marque du confinement et de la proximité liés à cet enregistrement dans le froid canadien, et ça renferme donc une grande valeur.

Le making of vidéo de l’enregistrement ressemblerait plus à un prétexte inhérent au genre : une annonce écrite sur fond noir qui explique que vous êtes conviés à visionner les bandes retrouvées à la suite d’une nuit éprouvante et mystérieuse. Même les éléments potaches qui serviront à contraster plus tard les scènes plus dures sont là : une paire de fesses libérée sur fond neigeux, des amis réveillés en sursaut par un crin-crin insupportable, des railleries autour d’un légendaire massacre commis à cet endroit précis, etc. On commence par ne pas trop y croire, ayant déjà déduit que ce qui a plu et surpris une fois peut finir par devenir agaçant. Et puis on se dit que tout ça est peut-être vrai... Parce qu’il y a quelque chose de l’enthousiasme de la « première fois » dans ce disque. Et comme souvent dans ce genre de film, c’est l’innocence et la pertinence qui sont récompensées. Ceux qui n’en ont pas, il ne faut jamais les écouter.




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