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L’instant aura été pour moi quasi salutaire, je crois que j’en étais presque à me demander si le pire n’allait pas être à venir, si ma patience face à ces bruits, ces bouches mâchouillantes, ces téléphones sans sourdines, ces conversations sans filtres allaient pouvoir réfréner un accès de violence possible pendant ce trajet journalier en train.

Cet instant se situe au début du disque de Louis Jucker, Kråkeslottet (The Crow’s Castle), cabane de corbeau en français. Le titre s’appelle « The Stream », il s’ouvre par des rires d’enfants et il s’installe comme une plage sonore, que seule la vue de grands espaces immaculés de blanc, au-dessus du cercle polaire, peut engendrer.

C’est cette joie et cette quiétude qui rejaillissait aussitôt sur ma tension, celle-ci baissant instantanément, accompagné que j’étais en plus par la voix de Louis Jucker, sculpteur sonore, qui pourrait par moment nous replonger dans les espaces habités par Sigur Ros.

Kråkeslottet n’est pas une oeuvre de voyage à la Sylvain Tesson, car les titres ne sont pas le fruit de rencontres. Ce sont des accidents entre les inspirations artistiques d’une musicien, le hasard des objets et une forme de tentative d’incarnation d’un lieu pouvant susciter à chaque instant une sorte de sidération. Dans ce dénuement, les chansons sont échafaudées sans une seule forme de pauvreté, la richesse de ces chansons folk paraissant même scintiller comme les écailles des poissons peuvent le faire quand le fruit de la pêche est livré après que le bateau soit parvenu à traverser une mer de moins en moins habitée par les glaces.

Il y a comme du Devendra Banhart dans ses chansons, mais totalement débarassé de la guirlande du troubadour attendant son entrée sur le podium d’une semaine de la mode. Il y a quelque chose d’irrémédiablement terrien, à la fois, car les chansons ont des racines solides, mais aussi, car elles nous touchent sans avoir besoin d’en appeler à des portes de perceptions plus cache misère que transpiration d’une authenticité ( Tales of a Teacher’s Son)

Comme un acte solitaire dans un monde de plus en plus proche, mais de plus en plus éloigné de sa félicité, Louis Jucker nous offre une bouffée d’oxygène créatrice, une proposition de dépaysement, se jouant des codes de la lo-fi ( Back From the Mine) pour la sublimer et lui donner une jeunesse plus reluisante. Le frisson est total, la rencontre est faite et le départ avec « Merry Dancers » est comme un voyage vers l’inconnu, sans crainte, sans peur, avec une boule à la gorge, celle de l’émotion paroxysmique. Plus qu’un instant salutaire, une bouée de sauvetage dans un monde inutilement bruyant.




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