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De Kimya Dawson, j’attendais un disque beau et douloureux, à l’écriture crue et directe, de nouvelles complaintes désespérées qui nous transperceraient l’âme, et je préparais mes mouchoirs et mes « oublie ça ». Pas une sinécure mais presque, en tout cas, plus The Cure que Siné, dans le trip. Bon... D’Aesop Rock, j’attendais un de ces disques achevés où ceux qui sont parvenus au sommet de leur rap peaufinent et pinaillent sur les traits d’un style qu’ils ont inventé et qui ne leur laisse plus grand-chose à prouver. Je préparais mon stock de questions-à-mon-pote-qui-connaît-mieux-le-rap-que-moi . (Salut X., tu mettrais plutôt « le hip-hop » ou plutôt « le rap » ?)

Des deux, et après l’écoute de quelques youtubes, de quelques soundcloud (notamment du renversant Miami Advice, https://soundcloud.com/maddie-george/miami-advice-kimya-dawson-feat ), j’attendais un cadeau fragile du même acabit, avec chorale d’enfants au chefs de choeur indulgents, groove hésitant sur piano droit honky-tonké par douze mille générations de doigts timides, sincérité crève-coeur et humour intime, intimiste, touches d’un espoir prudent et teinté d’ironie (rien que ça), fusion risquée (« improbable », dira-t-on) de deux styles également revêches à toute concession.

En tout cas , je ne m’attendais pas à un disque cool, drôle, jubilatoire et frais. Dansant, carrément. Pas exempt de douleur ou de tristesse mais jamais pesant, et qui fait la nique à ce genre de personnes (je pense à moi) qui ont tendance à lire avant d’écouter, à chercher à comprendre un propos avant de se laisser porter (en tout mélomane francophone sommeille un critique littéraire hâve et décati, doté d’une calvitie bien avancée et d’une indécrottable misanthropie, qui n’a pas mangé depuis huit jours car la seule idée de sortir de son sous-sol pour aller à l’épicerie le glace sur place ; c’est connu).

Résultat, en mettant le disque un peu fort, au lieu d’embêter mon voisin qui n’écoute que du rap français du genre semi-remorque de confiance en soi et « BPM sûrs de leur bon droit » (Merci Dominique A, je suis bien étonné – et content, j’avoue - d’avoir réussi à placer encore une citation de toi ce coup-ci), là où j’espérais remise en cause, désolation, autodafés lafouinesques (je dois avoir quatorze sorties de retard en ce domaine, mais qu’importe) et contrition de sa part, j’ai eu droit à un sourire terriblement sympa. « Ah, c’est cool ça. - Ben... Oui... Bon sang mais c’est bien sûr, c’est bien cool. Pas « trop » cool ? - Ah non non, c’est juste très cool - C’est vrai. Ben... Cool... - Oké. C’est cool, à plus ! ».

Et quand j’aurai fini de faire le malin, on pourra parler des morceaux ? (se demande le lecteur impatient). Oh, j’ai peu de temps, de grandes responsabilités m’appellent, mon lave-linge a soif, je dois encore sauver l’humanité. L’on sait que « tout ma vie n’est qu’un cycle délicat », comme dit The Uncluded. Je signalerais juste l’explosion de voix qui m’a fait faire « Ouaouh » : Scissorhands, là où je me suis dit : « Rho, est-ce bien nécessaire ? Mais oui parce que c’est gratuit et drôle » : le parodique, herbalpertien WYHMOM, et celui qui m’a évoqué l’ambiance poétique du Tom Waits de Rain Dogs : Organs.

D’ailleurs l’autre jour j’étais dans un bar, le patron Guillaume a mis tout cet album de Tom Waits, et je suis passé en le réécoutant de « oula ça fait une paye » (et de la part d’un social-minimaliste, une paye ça fait beaucoup), « c’est un vieil ami qui n’a plus rien à m’apprendre de lui » à (sur Tango till they sore) : « P’tain Tom, tu m’étonnes encore, je t’aime mon vieux, quand retrouverai-je un ami pareil ? » (fond en larmes). C’est vrai, sans sombrer dans le pathos (loin de moi cette idée), à trente-huit ans et demi c’est plus facile de se défaire des amis que de s’en faire de nouveaux, et c’est peut-être d’autant plus vrai quand en matière d’amis on a essentiellement des disques. Bon, je viens de faire sa connaissance (je remue la tête à l’instant sur Bats), mais à la place de Hokey Fright, je me ferais du souci : il a tout pour devenir un pote, pour moi, et pour beaucoup d’entre nous (même mon voisin cool, même toi, jeune chevelu !).

Clips Youtube : http://www.youtube.com/watch?v=uHYhzg8QWbI&list=PL_AA8JeDxiPboTp9dP3ZON_VygO5I_S3k




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