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Les musiques antiques. Enfouies. Eloïse Decazes & Eric Chenaux ne sont pas allés les déterrer, ils en ont dessiné les contours avant de leur donner une nouvelle chair, un nouveau corps.

Comme on planterait un micro dans la terre pour en chercher les battements. Les pulsations originelles du monde. Eloïse Decazes continue (ou commence ? - l’enregistrement date de 2009 mais le disque n’est sorti qu’à l’Automne 2012) son dépli des chansons profanes et populaires de la renaissance que l’on a découvert avec le désormais mythique ’Je voudrais être mariée’ qu’elle chante sur l’album d’Arlt, La langue, moment de transe électrique lors des concerts du groupe. Chansons de pierres et d’eau, contes cruels peuplés de mythes païens, dames blanches, contines-ritournelles d’écriture naïve mais d’une violence crue, inouïe : « de cet enfant que ferons-nous, mignonne, jetons-le au fond de l’eau… en le jetant l’enfant riait, en le jetant l’enfant riait… » (Dessus la Mer, chant qui ouvre le disque).

Du coup, la chanson Si j’étais un arbre de Brigitte Fontaine / Areski paraît elle aussi venir des temps anciens.

Le dernier roman de Carole Martinez, Du Domaine des Murmures, solaire, de pierre, revient nous habiter.

On est dans le creuset du son, la forge de la langue (…La langue, toujours…)…

Eric Chenaux participe à de nombreux projets du label Constellation. Il est aussi le co-fondateur de Rat-Drifting, label basé à Toronto. C’est un poète, un tailleur de son. Ses bourdons, ses constructions mélodiques tissent un accompagnement hypnotique à la voix d’Eloïse. Apparaît alors quelque chose d’arachnéen et de curieusement aquatique. L’album entier nous paraît être l’enregistrement de son reflet dans l’eau scintillante d’un lac, et non l’enregistrement de la musique elle-même. La contredanse #2, pièce baroque qui clôt l’album, improvisation mêlée à des sons concrets, les sons de la vie dans le lieu de l’enregistrement, est à pleurer.

La voix d’Eloïse, c’est la mère de toutes les choses, la fille de toutes les choses, la matrice. Elle n’y peut rien… Elle ne lui appartient plus, c’est pour nous, c’est à nous qu’elle parle, de sa matière même. Tellurique. La rivière. L’eau.

Cette matière proposée par le duo rejoint ce qu’est Glenn Gould à Bach, Karen Dalton à Karen Dalton, Clara Haskil à Scarlatti ou Alfred Deller aux folksongs anglaises : quelque chose d’atemporel dès la première écoute. L’essence. Le point d’attraction par lequel tout se redessine. C’est un nouveau seuil.

A partir de maintenant, tout se rééquilibre dans une nouvelle lumière. Un nouveau jour commence. Une nouvelle nuit. Eblouissement.

Et chose marrante, le double vinyle est dotée d’une face... blanche. Ou plutôt noire. Une face D vide, rien. Cela pourrait être pris pour un caprice d’esthète... Moi je trouve ça beau.

Ecouter / Acheter l’album : http://eloiisedecazesericchenaux.bandcamp.com

Découvrir le label d’Eric Chenaux, Rat-Drifting : http://www.rat-drifting.com/




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