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C’est une belle œuvre assortie d’une belle histoire, humble et subtile mais parfaitement mesurée et enthousiasmante. Complètement à l’image de la musique qu’elle a engendrée.

On imagine déjà les scènes principales du biopic ou du documentaire qui lui sera immanquablement consacré. Matthew E. White arrive dans la ville, Richmond en Virginie. Il y pose ses premiers bagages, s’y sent particulièrement bien et y enterre ses premières craintes. Il aborde la ville et ses habitants avec tout l’effacement qu’il a mis des années à réussir à feindre. Il finit par y apprendre beaucoup des musiciens locaux. Puis le projet émerge : il va s’employer à retourner la ville, avec toute la discrétion et la douceur dont il est capable. Comme chez toutes les personnes talentueuses et suffisamment confiantes, il y a ce besoin d’ériger une statue aux personnes et aux lieux qui leur ont permis d’être à ce point talentueuses et confiantes.

Inspiré par les labels prestigieux de la soul music qui parvenaient à faire rimer commerce, exploitation et qualité, Matthew rêve de fonder un « groupe maison », un groupe à demeure (dont il paierait volontiers le loyer et l’entretien) : des musiciens, toujours les mêmes, au service d’un label et d’un pool d’artistes et/ou d’interprètes. Matthew retourne donc voir un à un les musiciens locaux qui lui ont beaucoup appris et les engage dans son projet insulaire : un personnel, un label, un studio, un village.

Dans « groupe maison », Matthew ne prend aucun des termes à la légère : les enregistrements auront lieu dans un studio convivial, conçu par ses soins et tous les musiciens joueront comme s’ils se connaissaient depuis des milliers d’années.

Une fois le beau monde rassemblé et les modalités posées, Matthew accepte d’essuyer les plâtres. Parce qu’il a écrit quelques chansons pour que les autres se dégourdissent, parce qu’il pense que personne n’aurait voulu de lui comme chanteur s’il n’avait pas été le chef de la bande et parce qu’il devait bien se douter que ça allait donner quelque chose de parfaitement génial.

Le résultat de cette première session de treize jours, la première production de ces frères de sang tout fraîchement réunis s’appelle « Big Inner » et c’est une merveille. Un sommet de justesse, de bon goût et de discernement. Et d’humilité donc. Au dos de la pochette, Matthew E. White partage les crédits des chansons (et les royalties qui en découlent) avec les personnes qui lui ont inspiré tel ou tel moment de ses compositions. Ces indications administratives servent également de liste manifeste, c’est un minuscule panthéon : Washington Phillips, Jorge Ben, Jimmy Cliff (parce qu’il y a un élément modique commun avec « Many Rivers to Cross »)... Le disque a des airs du premier album de Baxter Dury avec davantage d’attaches référentielles : les leçons tirées des cuivres des chansons douces d’Otis Redding, les réflexes de composition du meilleur Harry Nilsson, les prises de son ultra-naturelles des beaux albums de Nina Simone... Ce qui revient à dire que c’est le disque qu’on attend de Lambchop depuis de très longues années.

Le dispositif est simple, constant et majoritairement acoustique. Guitare, batterie (à se damner), basse, piano, percussions, ARRANGEMENTS cordes et cuivres. Et la voix de Matthew E White, doublée en permanence et dont les pistes placées en miroir dans la stéréo se répondent dans un unisson joliment imparfait depuis les coins de la pièce.

Il y a là-dedans de vraies chansons belles à mourir. Sur l’échelle des Beatles, elles ressemblent aux grandes réussites de Lennon sur « Walls and Bridges » (on pourrait presque décrire Big Inner comme la déclinaison maline en sept titres de « Nobody Loves You (When You’re Down and Out) »), le tri à faire dans les arrangements en moins.

Malgré toutes ces pesantes références conceptuelles et historiques, l’ensemble parvient à conserver un caractère imprévisible en dessinant des tournants surprises qu’on est impatients de retrouver une fois l’itinéraire du disque maîtrisé. Il n’y a guère que la montée finale de « Brazos », la chanson de clôture avec le thème inspiré de Jorge Ben qui flirte avec le réchauffé. On pourrait se lamenter du fait que l’album nous laisse avec ça sur les bras, mais il suffit de se permettre l’audace de repartir avec la chanson d’ouverture pour nous libérer de ce poids. « One of These Days » débute le disque sans aucune forme d’introduction, comme si elle reprenait une conversation où elle l’avait laissée ; comme si on la connaissait depuis des milliers d’années. En confiance, une merveilleuse chanson s’installe...

Il ne s’agit pas d’un disque de hippie communautaire, le post-modernisme et la maîtrise de l’ensemble l’empêchent à chaque instant de verser dans la complaisance. Une des choses qui a fait le plus rire Matthew ces derniers jours est un commentaire YouTube trouvé au-dessous de la vidéo d’une des chansons de l’album : « Matthew E. White = Gros le plus cool de l’Internet ». Sa réaction ressemble également à une bonne définition de sa musique.

Apparemment très enclin à mettre en avant la genèse du disque presque autant que la musique qu’il contient, il a glissé une lettre d’intention authentiquement signée à l’encre rouge dans chaque pochette vinyle du disque assemblée par ses soins. Elle contient cette phrase : « J’aime à penser qu’il faut tout un village pour faire un disque. Et à l’image de tout disque conçu par un village, celui-ci ne raconte pas l’histoire d’un villageois. Il raconte l’histoire de chacun d’entre eux ». Le reste est à l’avenant. Et finalement, même si le concept est beau et humaniste, on a presque peur de la suite... Et si ce disque prototype faisait trop d’ombre aux séries d’enregistrements censés lui succéder ? Il y aurait peut-être quelque chose de beau à tirer de cette situation : au moins, il aura été insulaire jusqu’au bout.




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