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  • 6 novembre 2021 /
    Watine
    “Errances Fractales” (Catgang)

    rédigé par Eric Tess
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Catherine Watine est une musicienne d’instinct qui n’a jamais eu peur de courir avec les loups, autant qu’il n’est pas dans sa nature de se retourner. À l’instar de ce qui jaillit de sa musique, elle comprend le pouvoir brûlant des astres, mais aussi les zones d’ombres des mystères qui apparaissent bien plus fascinants dans leurs déclinaisons de gris infinis que les couleurs chaudes évoquant trop souvent l’éphémère jusqu’à la trahison.

Sa musique est entière, comme elle, et sans concession comme les saisons. D’ailleurs, son piano qui se fait la part belle semble jouer pour elle et son auditoire, et non l’inverse. Chaque composition semble se construire telle une rencontre entre le sérialisme et le minimalisme, évoquant moins la beauté froide de Schönberg que Reich pour l’enivrement et Glass pour la mélodie à fleur de peau. Les références me manquent certainement, peut-être que c’est juste du Watine après tout, et qu’il faut accepter de s’abandonner totalement à ses belles rêveries mélancoliques comme on se laisserait porter par un recueil de poèmes à la fois profanes et profonds (me vient à l’esprit « L’iris Sauvage » par Louise Glück).

Mais venons-en aux faits et plus précisément à la sortie du très attendu « Errances Fractales » : Le bon prétexte avec les trilogies, c’est de revisiter la saga, et aussi de se demander comment on en est arrivé là. C’est assez tardivement que j’ai découvert la musique de Catherine Watine avec « Géométries sous-cutanées » (2019), sans comprendre qu’il s’agissait d’un premier volet et sans trop comprendre non plus d’ailleurs où j’avais mis les oreilles ou les yeux (voire le toucher). En effet, les compositions aux allures architecturales complexes apparaissent justement de manière concrète dans le sens musical que Pierre Schaeffer donna à cette musique d’avant-garde dont il fut l’un des grands artisans : « […] constituée à partir d’éléments préexistants, empruntés à n’importe quel matériau sonore, qu’il soit bruit ou son musical, puis composée expérimentalement par une construction directe, aboutissant à réaliser une volonté de composition sans le secours, devenu impossible, d’une notation musicale ordinaire. »

Comme une parenthèse ou peut-être une cicatrice béante, il y eut avant le 2e volet « Intrications quantiques », la fascinante lumière noire de « Phôs : À l’oblique » avec Intratextures, qui sembla agir comme un retour à la poétique wave rock, puis le très sombre et expérimental « Phôs Disparition » d’il y a un an.

Par contraste avec les escapades annexes et quand bien même désormais sorti du giron pop rock pink floydien de « Géométries sous-cutanées » depuis déjà « Intrications quantiques », « Errances fractales » est le développement logique des deux premiers opus dont les subtiles mécaniques s’imbriquent jusqu’à fusionner à merveille en ces périodes de contemplation automnale et de songes à la fois irréels et pourtant si vitaux.

L’ambiance et le tempo frappent sans semonce dès le début de l’album avec « Less is more », course à travers l’ambiguïté du temps marqué d’abord par le tic-toc d’une vieille horloge comtoise, puis par une pluie incessante et des bourrasques qui semblent nous mener jusqu’à la mer dans la 2e partie du morceau. Les sons de violon, de piano et les accords distordus de la guitare qui rappellent le « Sheer Power » du premier volet passent leur chemin malgré tout, et on comprend que rien ne s’arrêtera tant qu’existera un souffle salvateur, ni les contretemps organiques de « The Wobbling », ni la rivière qui semble couler sans répit sur « Flats and sharps » ou le poids des montagnes et leurs transhumances dans « Carry the day ». « Timeless wandering » fonctionne comme une merveilleuse ode à la méditation qui nous mène vers un beau rêve sombre et langoureux quand la tyrannique pesanteur n’a plus d’emprise. Avec Damien Somville présent sur les mixes de l’album et ici aux guitares dans « Childhood’s attic », nous voici plongés comme dans un conte de fées, à moins qu’il ne s’agisse de l’enfance fantasmagorique de l’auteur transcendée par sa voix octavée en celle d’Alice dans la langue de Shakespeare : « You were a giant to me. You are my giant ». Quant à la composition « A Praying Sky » avec ses boucles infernales d’instruments à cordes dans la première partie, Watine n’aura peut-être jamais sonné aussi proche de l’univers de Steve Reich (je pense à l’album de référence minimaliste « Different trains » (1990) que sut transcender le Kronos Quartet). Ambiance éthérée dans la deuxième partie du morceau : le train a des ailes et on s’envole au-dessus des nuages aux sons de la harpe électronique et d’instruments à cuivre détunés. On restera dans ces ambiances aériennes et vaporeuses sur le « Gently Missing  » final avec un sample magnifique de la flûte traversière de Yann Cléry (« Sybille »), « passé à l’octave inférieure et légèrement ralenti puis dont l’extrait a été rajouté à la fin sans retouches » (dixit Watine).

Livré dans un élégant digipack comprenant un livret avec de magnifiques dessins originaux de l’artiste Guillaume Mazel (avec un tirage limité en double vinyle également), il ne nous reste plus alors qu’à nous délecter de cet album de saison providentiel, les sens grand ouverts.

À (re)découvrir a.b.s.o.l.u.m.e.n.t.