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C’est une marotte, mais la réception des premières démos de Syd Matters sur un CD-R reste pour moi un grand moment d’émotion dans ma vie de chroniqueur à la petite semaine. Il y avait quelque chose dans cet objet, dans cette musique qui arrivait presque sans prévenir, et surtout dans la sensation de tenir entre les mains quelque chose dont on ne savait pas encore ce qu’il allait devenir.

Syd Matters fait partie de ces groupes-là.

L’absence a pourtant fini par s’installer. Jonathan Morali n’a jamais vraiment disparu, entre le cinéma, les bandes originales, le théâtre, quelques apparitions ici ou là, mais cela ne remplace pas Syd Matters. Enfin, surtout pour moi, qui ne joue qu’à FIFA et qui avais donc peu de chances de le retrouver là où il s’était caché. Et puis Armageddon Time, le morceau qui ouvre ce nouvel album, arrive et, dès les premières notes, quelque chose se remet en place. Nous sommes en terrain connu, mais il nous manquait tellement qu’il est presque inédit.

C’est sans doute le paradoxe de A Gospel of Some Sort. Le disque ne cherche jamais à faire table rase du passé. Il revient avec cette douceur mélancolique qui était déjà là, cette science de la mélodie qui donne envie de lui mettre une robe du soir magnifique mais jamais ostensible. Rien ne dépasse. Rien ne cherche à impressionner. C’est de l’orfèvrerie, de très bon goût. Et surtout, il faut lui laisser du temps.

On n’écoute pas Syd Matters comme un autre artiste. Comme chez Mark Hollis, il y a ces disques qui refusent de vous donner immédiatement ce que vous êtes venu chercher. Il faut attendre, laisser les morceaux s’installer, accepter de ne pas tout comprendre tout de suite. Puis un matin, sans prévenir, ils vous attrapent.

The Devil m’a attrapé un matin brumeux, une tasse de thé chaude à la main. Il ne s’est pourtant rien passé d’extraordinaire. Une chanson, un moment, une lumière particulière. Mais quelque chose s’est déplacé. L’instant s’est transformé. Et il est encore là, quelque part dans ma mémoire. C’est peut-être dans ces moments-là que l’on comprend le mieux ce disque. Car derrière les mélodies, il y a une gravité nouvelle, une religiosité diffuse, comme si Jonathan avait accumulé, absorbé tout ce qui nous obsède désormais : le doute, la solitude, la culpabilité, la fin du monde, la recherche d’une lumière quand on ne sait plus très bien d’où elle pourrait venir.

Le titre A Gospel of Some Sort dit assez bien cette ambiguïté. Un gospel, oui, mais de quelque chose. De quoi exactement ? Le disque ne répond pas. Et c’est heureux. Il préfère laisser planer cette question, comme une possibilité de croire encore sans savoir précisément en quoi.

La musique devient alors une manière de traverser.

Pas de nier les ténèbres, pas de nous vendre une quelconque rédemption, simplement avancer avec elles. In the Darkness nous entraîne ainsi vers Ténèbres, pièce monumentale où l’influence de Steve Reich affleure. La répétition ne nous enferme pas, elle nous élève. C’est presque paradisiaque, cette manière qu’a le morceau de nous faire perdre pied sans jamais nous faire tomber.

Et c’est là que Syd Matters retrouve quelque chose de précieux : cette capacité à faire de la fragilité une force. La voix peut devenir presque spectrale, les arrangements se réduire à l’essentiel, sans que jamais le morceau ne paraisse nu. Tout est à sa place, jusque dans les silences. On pourrait reprocher à cette musique de ne jamais hausser le ton, de rester dans cette élégance permanente qui pourrait parfois confiner au confort. Mais ce serait oublier que Syd Matters n’a jamais eu besoin de grands gestes. Leur force est précisément là, dans ce qui se passe presque en dessous du morceau, dans ces émotions qui arrivent après coup, lorsque la musique a déjà cessé de jouer.

Puis Nuclear ferme la porte.

Devant nous, une ligne d’horizon. On aimerait qu’elle soit lumineuse, forcément. Mais qui sera l’auteur de cette lumière ? Le disque ne tranche pas. Il nous laisse juge, tout en nous aiguillant doucement vers cette recherche d’une forme de félicité, ou vers celle que David Lynch questionnait.

Le plus beau, finalement, est peut-être que Syd Matters ne cherche pas à nous rendre ce que nous avions laissé derrière nous. Il nous offre quelque chose qui lui ressemble toujours, mais qui porte aussi les traces du temps passé.

Le CD-R des débuts est loin.

Le frisson, lui, est intact.