18 août 2026 / Comment ne pas penser à Claude Sicre, aux Fabulous Trobadors et à cette manière qu’ils avaient de faire de la langue un terrain de jeu autant qu’un territoire de lutte ? Comment ne pas retrouver, dans Flame Folclore, quelque chose de cette démarche, notamment dans Fòrabanda, où les récits de locuteurs occitans installés à Paris dans les années 1970 viennent prolonger une histoire qui n’a jamais vraiment cessé de se raconter ? Chez Cocanha, pourtant, le geste est moins citation que prolongement : reprendre le fil, le tendre jusqu’à aujourd’hui, puis tirer dessus suffisamment fort pour faire apparaître tout ce que le folklore avait fini par dissimuler.
Car derrière les voix, les percussions et ces polyphonies qui semblent parfois flotter avec une infinie douceur, il y a une force considérable. Une force qui ne cherche jamais à s’imposer par le fracas. On pense aux chants des femmes dans les champs de riz en Zambie, à ceux de nos arrière-grands-mères dans les lavoirs : chanter pour rythmer le travail, pour décupler les forces, pour faire du collectif une réponse à la fatigue et à l’adversité. Chez Cocanha, le chant retrouve cette fonction première. Il rassemble, soutient, transmet. Et soudain, ce qui pouvait sembler appartenir au passé se remet à avancer. C’est peut-être là que réside la beauté paradoxale de Flame Folclòre, une force incroyable dans un écrin de douceur.
Les voix de Lila Fraysse et Caroline Dufau ne cherchent pas à dominer les arrangements. Elles les traversent. Elles les habitent. L’occitan devient alors bien davantage qu’une langue chantée : il devient une matière sonore, presque un instrument supplémentaire. La musicalité de la langue constitue l’un des moteurs du disque. Ses syllabes, ses inflexions, ses répétitions deviennent autant de motifs capables de faire naître le mouvement avant même que l’on ait nécessairement saisi le sens des mots.
Et c’est précisément cette sensation qui rend Flame Folclòre si singulier, les traditions ne sont jamais exposées derrière une vitrine. Elles sont remises en mouvement.
Les 59 secondes de Diurê Tremblar pourraient à elles seules résumer l’ambition de l’album. Un fragment, presque une apparition, qui fait surgir des voix, des archives, une actualité brutale, avant que Cocanha ne reprenne possession de l’espace. Il ne s’agit pas de reconstituer une tradition perdue, mais de montrer qu’elle peut encore parler du présent. Les chants anciens côtoient les luttes contemporaines, les témoignages, les préoccupations écologiques et politiques. Le passé n’est pas convoqué pour être célébré : il est réveillé pour pouvoir encore servir.
Alors on danse. On danse face aux catastrophes, face aux injustices, face à l’effacement d’une langue et aux tentatives successives de réduire le folklore à une image figée, conservatrice, voire réactionnaire. On danse comme pour les narguer. Comme si la joie constituait la réponse la plus inattendue à ceux qui voudraient imposer le silence.
C’est toute l’intelligence de Cocanha de ne pas opposer la politique à la fête, ni la mémoire à la modernité. Faire de la ronde, de la polyphonie et du rythme des espaces de résistance. Avec Flame Folclòre, le folklore cesse d’être un musée pour redevenir une pratique collective, vivante, dangereusement joyeuse. Le disque avance ainsi sur une ligne de crête assez fascinante. Il conserve les tambourins, les percussions, les voix entremêlées et les formes issues du répertoire occitan, tout en les faisant passer par des productions plus contemporaines, parfois traversées de distorsions et de collages sonores. La tradition n’est pas sanctuarisée : elle accepte le frottement, le désordre, l’électricité. Elle brûle encore.
Et c’est peut-être ce que dit le titre, Flame Folclòre. Une flamme plutôt qu’une relique. Quelque chose qui se transmet, qui change de forme, qui peut réchauffer autant qu’il peut embraser.
Cocanha mène finalement une guerre sans armes. Une guerre pacifique menée par l’art, par la langue, par la culture, par cette capacité qu’a encore la musique de faire communauté. Une guerre que l’on pourrait presque gagner en chantant. Et lorsque les dernières voix s’éloignent, on comprend que ce n’est pas le folklore que Cocanha cherche à sauver. C’est sa capacité à rester vivant.
Thomas Merry