17 août 2026 / Raconter sa vie en chansons, déboires y compris, pourquoi pas ? L’artiste se défoule, exorcise, cicatrise, peut-être ; l’auditeur, lui, se sentira moins seul, moins stupide, ou moins incompris. Disque après disque, le lien entre les deux se renforce – ersatz d’intimité partagée, à sens unique, le business adore. C’est ainsi qu’à l’écoute du troisième album de Phoebe Bridgers, vous apprendrez que l’acteur Paul Mescal a annulé leurs fiançailles (la litanie Lost Weekend et son final électro-toc à la Craig Armstrong) pour se jeter dans les bras de la piquante Gracie Abrams (la ritournelle The Governor’s Waltz, toute de chant flûté et de guitare arpégée), qu’elle a néanmoins retrouvé l’amour (la pop song boursouflée Bobby, trop bavarde) et que – plus tragique – la Californienne peine à surmonter le deuil de son père (l’éthéré Still Standing), dont un message vocal figure sur la rengaine country Never Going Back ! Au casting de ce nouvel opus, faisant suite à l’acclamé Punisher (2020), du beau monde : outre Julien Baker et Lucy Dacus, ses comparses au sein du supergroupe boygenius, qui assurent les chœurs et les harmonies vocales, l’on y croise Alex G, Maya Hawke ou l’arrangeur Jon Brion (Fiona Apple), mais également – et ce n’est pas pour nous rassurer – le producteur Jack Antonoff, aux manettes derrière les œuvres récentes de Doja Cat, Sabrina Carpenter et Taylor Swift. Ses gimmicks ? Le chant-confession, enregistré au plus près du microphone ; les vagues sonores scélérates, telles que sur la ballade folk Kill Me, lysergique, patiente, épurée, jusqu’à son final trip-hop pompeux, ou la complainte pianistique As Above ; l’enchevêtrement des textures électroniques et acoustiques, qui font que l’on ne sait plus qui joue quoi et comment et pourquoi. Ce qui n’est pas très grave, j’en conviens, mais – foisonnement et créativité n’étant pas toujours synonymes – les compositions n’en paraissent que plus dispersées. Avec le très attendu Lost Weekend, acclamé par la critique avant même sa publication, le mystère Jack Antonoff persiste : comment peut-on avoir la main si lourde et sonner si lisse ? Car oui, en dépit de paroles frontales et de passages ambitieux, entre autres l’introductive The Outside, lancinante comme du Sigur Rós, ou la glorieuse – harmonica, banjo, chœurs virils – cavalcade country-pop I Can’t Wait, qui bascule dans l’électro, l’ensemble est aussi convenu que long, bien trop long. Seize titres, c’est au moins quatre à jeter, dont le lounge Panorama, la complainte Other Plans et le bouche-trou Lost Parade. Au-delà de l’absence de sommets, Lost Weekend est plombé par une sorte d’indécision artistique, qui consiste à hésiter entre plusieurs registres sans jamais choisir (Liberty Tree), et un mood teen movie un peu gênant (mais tellement américain), que l’on retrouve sur la pop country-folk Haunted et la rengaine indietronica Lost Boys, taillée pour les stades. Malgré quelques brèves fulgurances et aventureuses digressions, l’on déplorera un manque d’épure, d’âpreté, de réel danger – l’on est bel et bien face à de la pop calibrée. À se demander si le soi-disant ADN indie de Phoebe Bridgers n’était qu’un leurre – le calibrage, probablement un passage obligé vers l’étage supérieur. Le plumage au détriment du ramage, voilà le goût amer laissé par ce luxueux gaspillage.