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La dernière fois que j’ai tenté de chroniquer Les Mercuriales, je me suis cassé les dents. Le cabinet du dentiste passait une soupe jazz rock, mais toujours la même à chaque rendez-vous, et je suppose donc qu’il avait choisi le CD. Ce n’était pas atroce, ou peut-être que je n’avais plus l’énergie de mes quarante ans (ah bah oui, j’ai commencé tard les chroniques) pour m’insurger et trouver ça à chier, je me disais : c’est intéressant. C’est intéressant que des gens se réunissent pour faire de la musique, quand on y pense, faire du jazz rock, faire des disques, qui échoueront sur la platine d’un dentiste qui de toute manière le laissera écouter essentiellement par ses patients et ses secrétaires, puisqu’il est absent ou en consultation la plupart du temps. Mais alors, qui met le disque tous les matins ? Sans doute personne ne l’a jamais sorti de la platine. Une musique qui ne changera la vie de personne, même pas de ceux qui la jouent, et qui serait terriblement embarrassée – la musique - si ça devait arriver. Mais qu’est-ce que j’en sais au fond ? Si ça se trouve un jour dans le cabinet du dentiste quelqu’un aura l’illumination sonore : "J’ai écouté cette musique, j’avais mal aux dents mais à présent je m’en foutais, je suis parti sur les routes partager la bonne parole de : Tuiiii tu tu tu douboumdoum tchak (slap) duiii lutu tu pouet (saxo, je le connais par cœur à présent, mais pas les titres, j’ai dû les inventer : "détartrage du 26 avril", etc)...". Si ça se trouve.

Impossible de se demander à quoi sert la musique des Mercuriales, elle est déjà là, s’impose dès les premières note, teigneuse jusque dans son côté dreamy, psychédélique, ça ça me fait penser aux Silver Apples ou aux Seeds, mais la multitude d’influences se déroule (c’en est à vrai dire intimidant pour moi, et ça va être une des raisons pour laquelle je n’arriverai jamais à chroniquer ce groupe) et le début de La méthode Canadair, par exemple, me fera plus penser à un de ces vieux enregistrements de blues originel, un peu crade, un peu faux, quand arrive un refrain qui m’évoque irrésistiblement Pink Floyd (nom composé d’après les patronymes de vieux bluesmen des origines, comme on sait), Shine on your crazy diamond.

"Travail, famille, poterie - danse et judo le mercredi". Oui alors ça c’est la deuxième raison, l’écriture de Jean-Pierre Montal fait mal (aux côtes, mais aussi parfois aux dents - décidément) tout le temps. Impossible de "parler dessus", les formules s’enchaînent, et c’est irrésistible. D’ailleurs pour moi en disque ça fonctionne mieux qu’en livre, mais j’ai dû attaquer par un moins bon, La nuit du 5-7, qui m’est tombé des mains au bout de deux trois fois de ce que j’ai ressenti comme des idées reçues peu creusées mais bien tournées. Un ressenti peut-être injuste, mais bon. J’ai longtemps été fan de Gainsbourg et je ne le suis plus, de fait - pourquoi, aucune idée, ou trop d’idées, mais, c’est comme ça, un jour mon amour de Sonic Youth est parti de moi, ben, pour Gainsbourg c’est pareil. Des trucs que j’adorais m’ont d’abord agacé, puis, très longtemps après, sont redevenu d’un coup les trucs agaçants qu’ils ont toujours été - après une ellipse que je prenais pour une illumination esthétique.

Jean-Pierre a un haut potentiel d’agaçement, d’une sorte de dégagement pas de mon bord, de parisianitude of course, de Loureedianisme surrané ("Arrêtez de danser, je fais de la musique pour les adultes !" - citation apocryphe à mort, que j’imagine bien dans sa bouche, avec un grand sourire timide, genre à pleines dents bouches fermées, un sourire d’écrivain), mais dans ses chansons le ton qu’il met sur tout ça, le cœur que met le groupe à ne sonner comme personne, ce mélange inédit de purisme et de je m’en foutisme musical, cet intimisme dans l’imprécation, l’emportent, et au final, je me casserai toujours les dents, et ma foi, je chroniquerai mes visites aux dentistes, j’espère que ça ne vous empêchera pas de pencher vos oreilles sur ce truc curieux, insolite, fascinant, et oui, merveilleusement agaçant, que sont les Mercuriales, qui nous livrent ici, heu, que voulez-vous que je vous dise ? Un beau disque, paf dans les dents. Et avec Jill Caplan !




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