> Critiques > Labellisés



Il y a des façons très sérieuses de mesurer le monde : l’échelle de Beaufort pour les tempêtes, celle de Richter pour les secousses, celle de Mercalli pour les dégâts. Et puis il y a des systèmes plus domestiques, moins homologués, mais infiniment plus fiables. Chez moi, depuis un quart de siècle de disques reçus, écoutés, disséqués, il existe une unité de mesure parallèle : l’échelle de mon épouse. Dix graduations de scepticisme, d’agacement, parfois d’indifférence polie, rarement d’adhésion, une échelle empirique, bâtie au fil des années entre deux tasses de thé déposées et trois rappels à l’ordre ménager.

Le protocole est toujours le même : elle entre dans la pièce, jette une oreille, observe mon visage concentré, puis statue. Une moue équivaut à un 6, une question incrédule à un 7, une phrase assassine à un solide 8. Le 10 reste réservé à des territoires inhospitaliers, quelque part entre Karlheinz Stockhausen et quelques vinyles trop radicaux pour être nommés sans risquer de blesser des gens encore vivants.

À la troisième écoute de Le Défilé, nouvel album du trio Rien Faire, verdict : moue dubitative, donc 7. Pas si mal. S’ensuit la phrase rituelle, mi-sentence mi-appel logistique : « Comment tu fais pour écouter ça ? comment tu fais pour écouter ça, quand tu auras fini de t’amuser, tu pourras venir m’aider je fais des lasagnes et j’ai besoin d’un coup de main pour passer la pate dans le laminoir Imperia.

Ce qu’elle ne perçoit pas (ou feint de ne pas percevoir), c’est que Le Défilé tombe exactement au bon moment. À cet endroit précis de nos vies où tout semble à la fois saturé et creux, où l’époque digère mal ses propres contradictions. Là où, jadis, au cœur des années Lionel Jospin, j’aurais probablement balayé d’un revers de main ce type d’objet sonore, aujourd’hui il agit autrement : comme une petite déviation salutaire.

Car derrière son apparente désinvolture, le disque tisse un drôle de patchwork : quelque part entre DevoPhilippe KaterineBrian Eno et Talking HeadsLe Défilé  avance en funambule, bancal mais attachant. Des chansons faussement légères, oui, « rigolotes », osons le mot (oui le mot est desuet, mais quoi de mieux que de se lover dans sa turbulette pour avoir encore envie de sentir vivant, subtilement referencées via une Explosion comme un bonbon acidulés), qui planquent sous leurs airs, une mécanique bien plus fine. Ça pétille comme un bonbon qui pique, ça accroche sans prévenir, et ça finit par s’installer.

On pourrait parler de disque foutraque, et ce ne serait pas faux. Mais un foutraque qui sait très bien où il va. Même la pochette semble faire un clin d’œil à Jacques Rouxel, comme si Les Shadoks avaient laissé traîner une idée dans un coin de studio. Une manière de rappeler qu’il y a, derrière l’absurde et le bricolage, une tentative presque naïve de réduire la distance entre nous. Et c’est peut-être là que le disque touche juste : dans cette envie de resserrer les liens, de créer un petit espace commun dans une époque qui passe son temps à les distendre. Rien Faire, sous ses airs de ne pas y toucher, fabrique un point de ralliement.

Je prends les paris : sur l’échelle de mon épouse, la note finira par descendre. Parce qu’à un moment ou à un autre, même les plus sceptiques auront envie de rejoindre ce défilé. Et ça, mine de rien, c’est déjà beaucoup. Belle invitation




 autres albums


 interviews


aucune interview pour cet artiste.

 spéciales


aucune spéciale pour cet artiste.