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Susciter l’émerveillement tient parfois à peu de choses, à quelques arpèges de guitares élégiaques, à des atmosphères capiteuses, à deux voix gorgées de breuvages insomniaques, au folk attrape-cœur du duo Thousand&Bramier. Si Guilhem Granier et Stéphane Milochevitch ont bien les pieds ici, en France, ils ont surtout la tête ailleurs, la belle Amérique en rêve et l’americana au bout des doigts. On se représente alors aisément la pièce dans laquelle fût mis en son les 10 titres précieux de The Sway of Beats, un beau bordel en forme de petit musée populaire, des photos de Robert Frank placardées aux mûrs, Sur la route de Kerouac traînant ouvert à même la moquette, Peter Fonda et Denis Hopper promenant leur Harley dans le tube cathodique et Ride This Train de Johnny Cash dans le mange disque. A défaut donc d’arpenter réellement ces contrées tant convoitées, nos précieux nouveaux amis les explorent en chanson et font de The Sway of Beats un disque chargé d’une humeur toute vagabonde. Un disque erratique mais nullement éreintant, un album en forme de dérive nomadique qui laisse à celui qui l’écoute le soin de choisir son propre parcours. C’est alors qu’on se retrouve dans la sérénité du petit matin, arpentant les rues encore endormies du vieux Savannah à la recherche de soi-même. C’est alors qu’on s’imagine dans la chaleur boisée d’un vieux saloon d’El Paso bondé de cow-boys tristes, remplissant leur pauvre existence de l’ivresse salutaire d’une bouteille de whisky. C’est alors qu’on se réinvente une enfance en crapahutant dans la boue d’un champ de coton battu par l’orage, qu’on se voit épris de liberté au volant du Chavy pick-up de tonton Charly avalant ces kilomètres de solitude qui séparent Tucson de Phoenix. C’est alors qu’on se rêve dans la peau de Vincent Gallo se faisant bichonner l’entrejambe par Cloé Sevigny dans la chaleur moite d’un motel miteux d’une bourgade californienne et se dire finalement qu’on préfèrerait s’éveiller de cette belle road music les tongues posées sur la table de camping de la terrasse improvisée de son Airstream toute rouillée, accompagnant de reprises de Lee Hazlewood au ukulélé la quiétude des nuits du désert de Mojave, reprises à faire hurler, dans la lumière d’une pleine lune, notre pote le coyote sur son cher rocher. Au-delà de cette généreuse capacité à faire fonctionner à plein régime l’imagination de l’auditeur attentif, la musique de Thousand&Bramier n’est pas un énième ersatz des maîtres du genre. Même si elle a quelque chose à voir avec l’esprit pastoral d’Herman Düne, la délicate langueur d’Iron and Wine, la folie douce d’Howe Gelb ou l’âpreté mystérieuse de South San Gabriel, même si on y retrouve ce même sens du détail mélodique, ce goût partagé pour les arrangements dépouillés, une vision commune de la mélancolie comme source paradoxale de plaisir, de semblables fulgurances acoustiques tout en tension lumineuse, The Sway of Beats est un album unique et n’a rien à envier aux meilleurs sorties de Will Oldham, Smog ou Songs :Ohia, parvenant même à l’aide d’une touche orchestrale discrète mais profonde et d’un chant sublimement torturé, à atteindre des sommets de grâce musicale. Magistral !




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