19 septembre 2026 / Il y a quelque chose d’assez réjouissant à voir Jean Felzine abandonner les synthétiseurs glacés de l’album solo précédent pour revenir à la guitare, comme si, après avoir longtemps observé le monde derrière une vitre, il avait décidé d’ouvrir la fenêtre. Cinéma permanent est un disque plus rond, plus acoustique, plus hospitalier, mais certainement pas plus sage. Jean Felzine a beau avoir adouci les contours, il continue de regarder ses contemporains avec cette façon bien à lui de leur sourire tout en leur retirant discrètement la chaise.
Le cinéma dont il est question ici n’est pas seulement celui des écrans, des couleurs et des histoires que nous consommons jusqu’à ne plus savoir quoi faire de nos propres vies. C’est aussi celui que nous jouons quotidiennement, cette comédie humaine où chacun se vend, se raconte, se met en scène, parfois avec un talent très relatif. Jean Felzine n’a pas besoin de forcer le trait : il semble simplement capable d’entendre ce que nous n’arrivons pas à entendre. Dans Y a que moi qui travaille, il capte comme par magie, derrière la cloison d’un appartement, la pensée de notre voisin légèrement à l’extrême droite, devenu cadre dans une PME qui fabrique des ustensiles de cuisine. C’est réjouissant de méchanceté et franchement inquiétant parce que, derrière la caricature, on devine forcément quelqu’un que l’on a déjà croisé.
Cette faculté à attraper notre époque au vol trouve un prolongement dans Esprit Policier, qui réussit en cinquante secondes à rendre limpide une situation que les discours politiques rendent parfois beaucoup plus difficile à saisir. Puis Medicine Show prend le relais : Jean Felzine y avance comme un colporteur de passage, celui qui s’arrête sur une place pour prévenir les habitants avant de reprendre la route. Il y observe les marchands, les nouvelles croyances, cette époque qui transforme chaque désir en produit dérivé et finit par nous vendre jusqu’à nous-mêmes. La chanson possède quelque chose d’ancien et de parfaitement contemporain, comme si la grande tradition de la chanson française avait traversé un western avant de revenir chez nous. Une très grande chanson, probablement l’une des plus fortes du disque, qui inscrit Jean Felzine dans cette lignée d’auteurs capables de regarder le monde politique et social sans sacrifier l’écriture à la démonstration.
Mais Jean Felzine n’a pas besoin de grands discours pour nous faire sourire. Dirty Talk ressemble à un guide de l’amour selon Jean Felzine, un manuel de bonnes manières dont les pages auraient été légèrement malmenées. Je sème transforme quant à lui l’autoportrait en chanson joyeusement cynique, avec quelque chose qui tient à la fois du goût français pour la confession chantée et de l’humour absurde entre Tandem et This Is Spinal Tap. Et lorsque Requin Marteau fait du monde un océan où chacun devient un prédateur à la vision biaisée, l’absurde finit toujours par révéler quelque chose de beaucoup plus humain.
Même Paris semble avoir changé d’époque sous sa plume. Loin du Paris de Bruit Noir, loin surtout de celui que je traverse chaque matin pour aller au bureau, celui de Jean Felzine ressemble davantage à une carte postale des années 50, quelque part entre chanson française et Le Naïf amoureux de Paul Guth. Et je ne vais pas faire semblant, je préfère largement le sien. Mais la carte postale se fissure avec Arezki. Je n’ai pas encore croisé Areski dans le métro, mais Jean Felzine lui ressemble ici par moments, avec cette poésie de RATP truffée d’humour noir qui fait sourire avant de mettre mal à l’aise. « J’ai tous mes bras, j’suis pas là pour faire pleurer » : la phrase suffit à faire tomber la bonne distance. Pas de misérabilisme, pas de compassion de façade, juste quelqu’un qui parle et que l’on ne peut plus faire semblant de ne pas entendre. Une chanson sur les personnes sans domicile qui dérange précisément parce qu’elle refuse de nous rassurer.
Et puis la caméra finit par se retourner. Adieu regarde Mustang sans nostalgie appuyée, avec cette forme d’autocritique qui laisse entendre que la fin d’une histoire n’est peut-être pas toujours la faute des autres. « Tout me paraît bien mystérieux sans mes compagnons », chante Jean Felzine, avec juste ce qu’il faut d’ironie pour ne pas sombrer dans le testament larmoyant. Un homme peut-être, lui, ouvre une porte autrement intime, celle du père et de la disparition. L’humour devient alors un paravent contre une tristesse immense, et ce qui pourrait sembler indécent ou dérangeant devient au contraire profondément émouvant parce que Jean Felzine ne cherche jamais à rendre l’intime présentable.
C’est finalement là que Cinéma permanent trouve sa vraie lumière. Jean Felzine observe le monde, ses voisins imaginaires, ses exclus, ses marchands, ses anciens compagnons et ses propres fantômes avec le même mélange d’ironie et de tendresse. Il a changé de décor, rangé les boîtes à rythmes et ressorti les guitares, mais il continue de faire ce qu’il sait faire de mieux : regarder là où nous ne regardons plus, entendre ce que nous n’entendons pas et transformer tout cela en chansons qui, sous leur élégance apparente, continuent de gratter là où ça fait (très) mal. Prix Goncourt.