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Imaginez que le Velvet Underground ait vu le jour dans une ferme au fin fond d’une campagne verte et humide plutôt que dans les sous-sols new-yorkais. Imaginez encore qu’au lieu d’attendre le punk, le krautrock ou les musiques des années 70, il ait décidé de les inventer lui-même, quelque part du côté de Falmouth, au sud-ouest de l’Angleterre. Vous approcheriez alors peut-être de ce que propose Blind Yeo.

Mais réduire The Lemoine Point à un improbable Velvet Underground transplanté dans les Cornouailles serait évidemment trop simple. Car chez Blind Yeo, les références semblent moins convoquées que digérées. Elles se mélangent, se frottent les unes aux autres, disparaissent parfois pour mieux revenir sous une autre forme. Des textures électroniques se mêlent ainsi avec un certain bonheur à quelque chose de plus organique, de presque végétal. Les claviers semblent pousser entre les guitares, les nappes s’étirer comme des racines et les percussions donner au tout un mouvement perpétuel. La musique respire, avance, revient sur elle-même. Un organisme vivant, finalement assez proche de la manière dont fonctionne le collectif autour de Will Greenham, où les musiciens vont et viennent plutôt que de se conformer à la géométrie habituelle d’un groupe. Avec colour pillow / kologo, c’est une plongée en Afrique pour une randonnée entamée non pas au pas de course, mais avec un pas de danse. Le morceau s’inspire du kologo ghanéen, instrument proche du luth et ancêtre du banjo, découvert par Greenham lors d’un concert de Stevo Atimbire. Il y a quelque chose de particulièrement beau dans cette histoire : découvrir un instrument joué lors de cérémonies funéraires et retenir avant tout la joie qu’il peut contenir. C’est exactement ce que fait Blind Yeo sur ce disque. Faire cohabiter le deuil et la joie, la mélancolie et le mouvement, la terre et ce qui cherche à s’en échapper.

La musique avance ainsi par cycles, comme dans Memory To The Soil, où le krautrock rencontre les musiques trance nord-africaines pour évoquer les liens entre le soleil, la lune, la terre, les vers et tous ces organismes qui, sans que nous y pensions vraiment, composent le monde qui nous entoure. Le morceau tourne, recommence, insiste. Comme si la répétition n’était pas ici un procédé musical mais une manière de nous rappeler que tout recommence quelque part. Et puis il y a Magnolia, comme la plus belle fleur du monde déposée en fin d’album. On pense à François & The Atlas Mountains chez Tinariwen, dans un acte de contemplation mélancolique. Quelque chose s’apaise. Après avoir traversé les textures électroniques, les guitares psychédéliques, les rythmiques motoriques et les percussions venues d’ailleurs, Blind Yeo choisit finalement de nous laisser là, dans une forme de douceur suspendue. The Lemoine Point est un disque qui semble constamment chercher son point d’équilibre. Entre le terrestre et le cosmique, le traditionnel et l’électronique, le deuil et la joie, la danse et la contemplation. Même son titre renvoie à un point géométrique autour duquel tout peut se réaligner. Il y a finalement quelque chose de profondément rassurant dans cette musique qui refuse de choisir. Elle préfère relier. Les genres, les continents, les générations, les hommes et le vivant. Comme si, derrière ce joyeux brouillage des frontières musicales, Blind Yeo cherchait simplement à rappeler une évidence devenue presque subversive : malgré tout ce qui nous pousse à nous séparer, il reste encore énormément de choses qui nous relient.




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