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L’on se souvient tous de qui l’on était et où et quand et ce à quoi l’on pensait lorsque le premier long métrage de David Lynch nous a transplantés dans les pas inconfortables de l’acteur Jack Nance. Sorti discrètement en 1977, puis élevé au rang de film culte, fort d’une scène chantée aussi charmante que marquante, Eraserhead divise. Il en va de même pour la discographie des Californiens de Xiu Xiu, projet à géométrie variable formé en 2002 par Jamie Stewart. Inventive, foisonnante, parfois absconse, elle prend à rebrousse-poil un public mi-émerveillé, mi-agacé. Arty, Xiu Xiu (se prononce : shoo-shoo) l’est assurément ; éclectique, incontestablement : en témoignent un tribute à Nina Simone, publié en 2013, ainsi que la récente compilation de reprises Xiu Mutha Fuckin’ Xiu : Vol. 1, qui rassemble Soft Cell, Roy Orbison et Throbbing Gristle. Et puis il y a ce grand amour pour l’œuvre de David Lynch : dans le cadre d’une exposition australienne consacrée en 2015 au Tsar du Bizarre, Jamie Stewart – épaulé au mixage par Greg Saunier (Deerhoof) – s’est piqué de reprendre la bande-son d’une fameuse série télévisée. Ce sera Plays the Music of Twin Peaks. Succès critique (« Un album écoutable !!! », dixit Pitchfork), tournée européenne, Xiu Xiu enfin rassemble. Dix ans plus tard, Xiu Xiu retente sa chance, avec Eraserhead Xiu Xiu, inspiré par les plages sonores concoctées par Lynch et son monteur Alan Splet. Pas de reprises à proprement parler, puisque – hormis l’orgue de Fats Waller et le In Heaven de Peter Ivers – nulle mélodie à l’horizon, mais des paysages auditifs à base de bruits de fond et de sons industriels, lancinants, bourdonnants, oppressants ; musique diégétique, au sens où les personnages du film eux-mêmes sont supposés l’entendre, que Jamie et Angela Seo n’ont pas cherché à reproduire à l’identique, préférant une re-création à base de field recording, de synthétiseurs modulaires et de lampes torches. De lampes torches ? Mais également de cliquetis, de grognements, de sonneries, de bruit blanc, de perceuses, de stridences, de poules mécaniques, de chant d’oiseaux, de percussions maladroites, de trains et de bébés qui pleurent. La critique s’aligne sur le fait qu’Eraserhead est indissociable de son sound-design, mais – sauf si l’on est gourmet d’expérimentations concrètes mâtinées de drone et de dark ambient – l’inverse n’est pas réciproque. Il en va ainsi de ce disque, tout bonnement pénible dès lors que le support visuel disparaît. Si l’on se concentre uniquement sur la « musique », hormis de rares instants de grâce, parmi lesquels un embryon harmonique sur le final de Viento, Eraserhead Xiu Xiu est une purge intersidérale, qui ne vaudra que pour la poignante interprétation de In Heaven, plus rentrée et moins The Wonderful Wizard of Oz-compatible. Il y a que Eraserhead Xiu Xiu est conçu comme un spectacle total, qui accompagnerait en live la projection d’un film mêlant images d’archive et scènes fictives – le contexte, voilà de quoi adoucir une écoute punitive, sachant que par ailleurs, à la fin, à la toute fin du disque, planquée derrière un radiateur se tient une femme étrange, qui à votre oreille lasse murmure « In Heaven, everything is fine. You’ve got your good things, and I’ve got mine ». N’est-ce pas réconfortant ?




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