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Tout commence comme si l’on entrouvrait une fenêtre sur le monde. Quelques sons glanés ici et là, un field recording en guise d’apéritif, puis l’impression que la musique hésite encore sur la direction qu’elle souhaite emprunter. Elle ne tarde pourtant pas à révéler son véritable visage : celui d’un dialogue permanent entre la chair et la machine.

À première vue, on pourrait imaginer David Bowie revenu explorer les territoires laissés en friche par le Beta Band. Mais ce serait oublier le goût presque obsessionnel de Jan Jelinek pour le détail, cette manière de ralentir le temps afin de laisser apparaître tout ce qui échappe habituellement à l’oreille. Ici, la production ne cherche jamais à impressionner ; elle préfère dévoiler patiemment les coutures mêmes du son.

Les mélodies semblent constamment reléguées au sous-sol. Elles existent, bien sûr, mais comme enfouies sous des couches successives de textures, de souffles et de parasites. Ça craque, ça gratte, ça pique. Les clics électroniques et les accidents sonores deviennent des acteurs à part entière, brouillant sans cesse la frontière entre composition et matière brute.

On pense parfois aux explorations de David Byrne et Brian Eno, ailleurs à un John Cale qui aurait choisi de confier ses intuitions à des machines goguenardes, toujours prêtes à déjouer ce que l’on croyait acquis. Pourtant, Take Me, I’m Yours ne s’installe jamais dans la simple expérimentation. Une fois le filtre accepté, une autre écoute apparaît. Les aspérités cessent d’agresser pour devenir apaisantes, comme si, derrière cette agitation électronique, se cachait soudain le calme d’un nihon teien, un jardin japonais où chaque pierre semble posée avec une précision infinie. La voix d’Alan Abrahams participe pleinement à cette métamorphose. Tantôt présente, tantôt dissoute dans les traitements numériques, elle n’impose jamais un récit. Elle suggère davantage qu’elle n’affirme, laissant aux machines le soin de prolonger ses silences autant que ses mots. Ce qui aurait pu devenir un simple exercice de déconstruction prend alors une tournure beaucoup plus ludique.

Car c’est peut-être cela qui surprend le plus. Malgré son apparente austérité, ce disque joue. Il avance à tâtons, teste des idées, se répond à lui-même, provoque des collisions inattendues avant de retrouver un équilibre fragile. On assiste moins à une démonstration de virtuosité qu’à une conversation où chacun accepte de se laisser déplacer par l’autre.

Take Me, I’m Yours est un disque qui demande un peu de patience, mais qui finit par transformer le bruit en paysage. Une œuvre où les parasites deviennent des couleurs, où les silences prennent autant d’importance que les notes, et où le dialogue entre deux artistes ouvre un espace que ni l’un ni l’autre n’aurait sans doute pu atteindre seul.




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