7 juin 2026 / Retour du quatuor romain, dont nous avions en novembre 2023 tant apprécié l’inaugural tellKujira. « Rêverie éveillée, anarchique et sensuelle », écrivais-je en ces pages, tandis qu’au même moment, à quelques pâtés de maisons de là, et plus précisément à l’Institut de recherche et coordination acoustique-musique, la violoniste Ambra Chiara Michelangeli et ses acolytes travaillaient sur La lucha es un poema colectivo, inspiré par la grève du personnel du Centre Georges Pompidou, ces derniers craignant de perdre leurs emplois durant les travaux de désamiantage – entre autres collages sonores, ce sont leurs voix que l’on entendra sur En grève. Leurs voix, entremêlées seize minutes durant à d’autres voix, des voix qui manifestent, des voix qui dialoguent, qui fondent, qui disparaissent dans les plaintes longues et distordues des cordes – le violoncelle de Francesco Guerri, les guitares électriques de Francesco Diodati et Stefano Calderano. La tension monte et monte et monte, mais il ne se passe rien d’autre que stridences, lacérations, griffures, rien que l’on puisse discerner ou qualifier : drone, noise, free jazz ? C’est le chaos, un chaos de plics et de plocs, au bout d’un moment on se dit quel ennui, c’est quoi ce truc, ils vont continuer à faire n’importe quoi jusqu’à la fin du disque ou quoi, et au moment où enfin j’osais écrire le mot PENSUM, tout se fige, net. Tout se fige, puis doucement, reprend. Les plics et les plocs se font notes, les notes se succèdent, deviennent mélodies, c’est très beau, l’on pense au travail d’Howard Shore sur le film Esther Kahn. Dire que j’ai failli passer à côté, j’en ai rétrospectivement froid dans le dos – heureusement que j’écoutais l’album au casque, je pense que c’est le minimum requis pour se plonger dans ce disque coupé en deux. Plic ploc d’un côté (le vaporeux Walking on the beach / what to love and fight), post-rock de l’autre (¡Que viva México ! et le superbe Tarantella). Avec le crépusculaire La lucha es un poema colectivo, tellKujira nous offre une œuvre exigeante, dont l’âpreté ne fait que renforcer les évidentes qualités esthétiques.