19 mai 2026 / Adepte des marches lentes et des podcasts qui prennent le temps de regarder les gens vivre, je garde en tête l’une des questions fétiches d’Hervé Pauchon : « Qu’est-ce qui vous rend heureux ? » Si je l’avais croisé aujourd’hui entre chez moi et le bureau, la réponse serait tombée sans hésiter : la naissance d’un nouveau label. Parce qu’en 2026, voir surgir une structure indépendante ressemble presque à un acte de foi. Une lumière basse dans le brouillard ambiant. Quelque chose qui dit qu’on peut encore croire aux disques faits avec les mains, les tripes et un peu d’obstination. Teleferic Records, c’est précisément ça : une maison artisanale dédiée aux musiques fragiles, aux chansons qui avancent à pas feutrés mais laissent des traces durables. Derrière cette nouvelle enseigne, on retrouve Geoffroy Sere, visage familier pour les lecteurs d’ADA, contributeur historique dont les projets et apparitions dans nos compilations dessinent depuis longtemps une certaine idée de l’indépendance sensible.
Et pour inaugurer cette première pièce encore fraîchement peinte, c’est Yokiko Kamurasa qui pose ses valises sonores. Après Come With Me en 2013 et L’Assassin aux dents blanches en 2022, tous deux sortis chez Les Disques Normal, l’artiste trouve ici un nouvel écrin. Un refuge à taille humaine pour des chansons qui préfèrent les chambres aux stades et les silences aux effets de manche.
Quelque part entre les limbes de Twin Peaks et les grands espaces intérieurs du post-rock contemplatif, Yokiko Kamurasa (alias Christophe Devaux) compose une musique qui préfère la dérive au fracas. Sur Les Palmiers Sauvages, trois longues pièces suspendues avancent comme des rêves éveillés : lentes, habitées, presque hypnotiques. Une bande-son pour insomniaques sensibles, romantiques tardifs ou solitaires magnifiques.
L’ancien membre d’Absinthe (provisoire) y convoque autant les tensions célestes de Godspeed You ! Black Emperor que les répétitions sacrées du minimalisme contemporain, quelque part entre Philip Glass et Arvo Pärt. Cordes crépusculaires, nappes de guitares presque liturgiques, voix murmurées comme des mantras : tout ici semble chercher un point de bascule entre mélancolie et apaisement.
Plus qu’un disque, Les Palmiers Sauvages ressemble à un espace de retrait. Christophe Devaux y travaille la lenteur comme d’autres filment le temps, on pense autant aux plans étirés de Béla Tarr qu’aux visions métaphysiques d’ Andrei Tarkovsky. Une musique qui demande moins à être consommée qu’habitée.
Au fond, Yokiko Kamurasa poursuit une idée simple : celle d’une beauté fragile capable de révéler quelque chose de profondément vrai. Et dans cette époque saturée de vitesse, cette manière de ralentir devient presque un geste de résistance. Les Palmiers Sauvages, une inauguration qui provoque exactement ce qu’on attend encore de la musique : de la joie et une irrépressible curiosité. Deux excellentes raisons de pousser la porte de cette maison artisanale, appelée à devenir très vite un refuge indispensable pour les amateurs de dérives sonores et de promenades mélancoliques.