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L’année dernière, chez ADA, nous avions particulièrement goûté les disques de Cvantez et Question Rouge. Familier de cette talentueuse galaxie de musiciens intranquilles, le mystérieux collectif protéiforme Petit Personnel œuvre dans l’ombre depuis les années 90 – en témoigne une discographie foisonnante, accessible sur Bandcamp et dont le récent Tout Gouffre Abîme ne nous apportera aucune réponse quant à qui fait quoi. Nous savons seulement, parce que nous sommes curieux et qu’arpenter la toile d’araignée ne nous fait pas peur, que le claviériste de Cheveu, également moitié de Heimat, a – hier ou aujourd’hui – participé au projet ; piste d’autant plus crédible qu’il évolua un temps au sein d’Accident du Travail. Petit personnel, accident du travail, l’utilisation d’un tel champ lexical ne saurait être un hasard. Il évoque le sort des classes laborieuses, la violence des rapports de domination, la victoire du métal sur la chair – contre le monde-usine et la mise en coupe réglée de nos forces vitales, il fallait bien une fabrique à chansons, il fallait bien du banjo, du piano, du violon, il fallait bien de la folk, jouée à l’os comme du Woody Guthrie mais vénéneuse comme du Bashung, il fallait bien de la musique avec une âme. Tout gouffre abîme ? À cette question tragique, posée de manière espiègle, Ingeborg Bachmann répondra que toute personne qui tombe a des ailes. Des ailes musicales qui, de rengaines (Le Jour Où) en litanies brumeuses (À La Renverse) et autres ballades hypnotiques (Pas Lu Machiavel), illuminent des compositions paradoxalement sobres, dont l’entrain mesuré entrave toute tentation de grosse ficelle émotionnelle. Si d’emblée l’album prend aux tripes, c’est parce qu’il est âpre, qu’il râpe, qu’il gratte, qu’il assume son épure sépulcrale, sa production naturaliste, ses grésillements, ses harmoniques : bâties sur des boucles, sur des motifs répétitifs, sur des allitérations, usant d’accords et de gammes homogènes, les chansons forment un tout, bourdonnent (Rappelle-Moi), valsent (Cause, Perdu), s’épuisent (Rien Ne Vient), se taisent – « C’était trop vrai pour être beau ». Une oreille distraite se dira que les morceaux se ressemblent tous un peu, et ce sera vrai, belle constance que la répétition jusqu’à transe, et ce sera faux, à compter de la magnifique Parler d’Amour. Country-folk virevoltante, violon, banjo, chœurs et contrebasse, sans prévenir l’album décolle, tout gronde, tout vibre, tout emporte et nous dépose un peu plus loin, un peu plus haut. Même le chanteur en perd sa voix grave : jusqu’à Trouver le Temps, elle sera aiguë. Mais peut-être est-ce un autre qui chante… La tempête ayant délavé l’horizon, la fin du disque, lumineuse, sera quiète. Quitter la chambre, l’usine, le gouffre, laisser derrière soi ce qui abîme, endosser ses ailes, écouter Petit Personnel. Beau programme.




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