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Comme tout le monde, je suis en 2024 passé à côté du premier album d’Angine de Poitrine. Pas vu pas pris, pas grave : j’étais loin d’être le seul. C’est à l’occasion du dernier festival des Transmusicales que l’éminente station de radio KEXP, basée à Seattle, a eu l’excellente idée de saisir au vol les circonvolutions microtonales des mystérieux québecois, et de les diffuser sur les plateformes numériques. Suite de l’histoire, en trois actes et un épilogue.

UN : hype exponentielle, étrange et incongrue, au vu de ce qui semblait être – en témoigne l’accueil très discret réservé à Vol. I lors de sa sortie – une musique de niche, quand bien même, entre les deux disques, le registre est exactement le même. La gloire, sans avoir rien changé. Imaginez un duo costumé de pois blanc et de pois noirs. Un type joue de la guitare à double manche, dont le deuxième manche est une basse, ses pieds nus bouclent des séquences hypnotiques de basse et de guitare, tandis que son comparse batteur, une machine de guerre métronomique, délivre un groove impeccable, aussi déroutant qu’imperturbable. Le tempo se décale et se recale en permanence, les couches sonores superposées parfois flottent, l’ensemble, pourtant, paraît étonnamment carré. Peut-être parce que notre cerveau se raccroche aux branches et agence le chaos. Hormis quelques borborygmes ou autres collages sonores, zéro chant : on parle de math-rock, de jazz-rock, de machin-rock, on ne sait pas trop, peu importe. C’est intrigant, c’est immédiat, c’est addictif, et mieux que tout, c’est mélodique. Ça s’incruste dans la tête. Au sens globalisant du terme, c’est pop. C’est pop, et c’est comme si, sans le savoir, la terre entière attendait Angine de Poitrine. Depuis la mort du rock, des effervescences pareilles, qui voient des artistes cartonner sans naître de la couveuse mainstream et toucher au cœur le grand public, sont rarissimes. Jurisprudence Daniel Balavoine, Nirvana, White Stripes. Oui, rappelez-vous Frank Ribéry et ses comparses, en slip, couverts de sueur, dans le vestiaire, ils beuglaient en canon le riff de Seven Nation Army, « po popo po po pooo po », et rappelez-vous combien ça mettait mal à l’aise vos amis aux goûts pointus, admirateurs de longue date de Jack White. « Il a trahi ». Bah non, et tandis que le peuple célébrait ses nouveaux héros rouge et blanc, les puristes grinçaient des dents.

DOS : les spécialistes débarquent. Ah, les spécialistes !!! Ceux qui doctement vous expliquent que vous êtes incultes et qu’Angine de Poitrine a copié – en moins bien – Primus ou les Residents. Que la musique microtonale existe depuis des siècles. Que c’est de l’appropriation culturelle. Que ce succès est immérité. Les spécialistes citent King Gizzard & The Lizard Wizard mais également un millier de groupes bien meilleurs qu’Angine de Poitrine. Les spécialistes, jamais avares en prescriptions occultes, les spécialistes, probablement vexés de n’avoir rien vu venir, les spécialistes, trop occupés à dénicher la prochaine pépite. Et gare à la pépite, si la pépite se fait connaître en dehors du réseau des spécialistes. De toutes façons, avant la prochaine pépite, il y avait bien mieux et bien avant, il y avait la prochaine prochaine pépite.

TRES : moquerie, pastiche, dérision. Cancer du Croupion. Mycose du Cerveau. Fêlure du Sens Critique. Quelle marrade. Sur les réseaux sociaux, repaire de losers en carence d’attention, l’on s’en donne à cœur joie – mention spéciale aux musiciens amers et leur purisme factice. Il y a les accusations de grosse tête (savoureux quand on voit la taille des masques inconfortables portés par Khn et Klek), il y a les accusations de vénalité, il y a les accusations de collusion avec le système. La cote des disques, jusqu’à présent rares puisque le label n’avait pas prévu un tel succès, monte en flèche, tout autant que le prix des billets de concerts. C’est forcément prémédité. La preuve ? Les algorithmes sont dévoués aux Québécois. Angine de Poitrine = le capitalisme = Trump. Soupirs. Dire que ça vient des mêmes qui – sous couvert d’ouverture d’esprit maximale – accorderont le bénéfice du doute à Rosalia, Harry Styles ou Beyoncé. « Oui, mais c’est pas pareil, ils changent le système de l’intérieur ».

Alors oui, il y a de quoi s’asticoter les neurones en long et en large sur un Vol. II bourré de puzzles rythmico-mélodiques : le passage du ternaire au binaire et vice-et-versa, l’agglomération de mesures en 12/8 ou 7/8, les kicks placés sur le quatrième temps, les ponts faussement binaires, où les instruments se rejoignent en 6/8 toutes les 12 temps, le tout créant une sorte de flottement favorisant la transe. Au cœur des compositions d’Angine de Poitrine, la maîtrise de la pulsation : les arrangements sont alambiqués, mais tout paraît simple, aussi simple que du rock, de la pop, de la techno. Particulièrement universel, non ? J’entends bien que Mata Zyklek et Sarniezz feront un jour saigner nos oreilles, mais réjouissons-nous plutôt que des musiciens aussi doués élargissent leur audience et atteignent un public traditionnellement imperméable, à qui ils serviront de guide-file pour leur faire découvrir d’autres artistes, et qui sait, dans le lot, il y aura peut-être des gamins qui lâcheront leur Garageband et saisiront à pleines mains un vrai instrument et se brûleront les doigts sur les cordes en imitant Joe Satriani, ou tabasseront leurs fûts de batterie dans la cave familiale et se rêveront John Bonham de Besançon, et même si tout ce petit monde jouait comme une patate, ça resterait une victoire pour la musique. Ne serait-ce que pour cette optimiste potentialité, il faut chérir l’improbable succès d’Angine de Poitrine.




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