14 avril 2026 / « Girlfriend…skip / friends… cheap / family…a bad trip / is there a reason to stay ? ». Bouteille à la mer que cet OVNI musical, parvenu jusqu’à moi par des biais détournés, accompagné d’un message au défaitisme prononcé. On ne s’imagine pas à quel point il est difficile, pour un artiste sans réseau, de se faire entendre – chaque relais, un petit miracle. Avec ses privilèges, ses passe-droits, sa complaisance intéressée, l’underground est un entre-soi comme les autres. Mais face à l’indifférence, n’est-il pas tendancieux de sombrer dans l’amertume, quand bien même absolument personne n’attendait rien de vous ? Un jour, vous avez décidé d’écrire des chansons, mais la terre entière s’en fiche, il faudra bien vivre avec. Voilà de quoi interroger nos motivations : je mets ma main à couper que, seuls sur une île déserte, entourés d’instruments, sans possibilité d’enregistrer, la majorité des artistes délaisseraient Euterpe. La transcendance, l’humain ne connaît pas, il raisonne et agit uniquement en fonction de bénéfices attendus, notamment socioculturels – avec une mise minime, le statut d’artiste est à ce titre sacrément rentable, même à tout petit niveau. Toutes arrières-pensées que l’on ne saurait imputer à Chief of a Lonely Tribe, qui nous offre un recueil de compositions aussi mélancoliques que sensibles, laissant derrière elles, après l’écoute, une traînée diffuse de tendresse légèrement acide – chemtrail émotionnel ? De l’architecte en chef, Stéphane Villatte, nous savons peu de choses, hormis qu’il a – sous l’alias Knup – mis en ligne une poignée de maquettes enregistrées dans les nineties, sur un vieux Tascam, entre Grenoble et Paris : A Journey In My Head portait bien son nom, puisque les pérégrinations intérieures de Stéphane se poursuivent avec le projet Chief of a Lonely Tribe, qui s’ouvre sur la mélopée minimaliste The Departure. Vibraphone, boucle de notes arpégées, texte poignant, désabusé, il n’en faut pas plus pour s’engager dans un disque conçu comme un voyage. Théâtralité improbable que celle de la comptine Downtown Winners, évoquant Syd Barrett, tandis que le mood chiptune de The Fly’s Song rappelle Wilco ou la bande son du jeu vidéo Stardew Valley – ici, tout est fin, délicat, subtil : le chant, discret, voire absent (Long Winter), cède la place aux arrangements, qui eux-mêmes s’effacent devant le silence, élément essentiel des compositions de Stéphane, comme sur ce Story Completed digne d’Arthur Russell. Le recours aux suspensions, aux pauses, aux pointillés, se double d’un mixage dynamique old school qui en renforce l’effet. Il faudra parfois tendre l’oreille pour savoir si la chanson est terminée. Autre point fort : échantillonnés, les instruments (violon, tuba, flûte, hautbois, violoncelle, contrebasse, etc) n’essaient pas de sonner organiques – l’électronique est assumée. Enfin, ici et là l’optimisme pointe le bout de son nez, tel que sur l’atmosphérique Thorny Rosa, évoquant Casiotone for the Painfully Alone, ou la rengaine catchy A Bow,Arrows & Winged Pipes, dont le texte est un doux délire de haut vol : « It’s gonna rain feathers, le chef prédit a good dark weather, it’s gonna rain feathers in the air, it’s gonna rain feathers, prenez vos parasols, these goddamn whistlers are gonna fall, one by one ». Avec un tel disque, aussi touchant qu’intrigant, nul doute que s’agrandira la tribu solitaire.