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Noir, c’est noir, chantait l’idiot utile de la variété française. Et il ajoutait, fataliste : il n’y a plus d’espoir. Sur le moment, on pouvait croire à une posture dramatique de plus, mais à bien y regarder, il y avait peut-être là une intuition quasi prophétique, quelque chose qui rapprocherait malgré lui le crooner national d’un Nostradamus de jukebox.

Cette sentence pourrait aujourd’hui servir d’exergue à Snake of June. Le trio de Bergerac, Olivier Baubau (basse), Maxime Boisseau (guitare, voix, synthé) et Nick Tarlton (batterie, voix, piano… et mystérieusement casque audio), débarque avec Anemic, un disque dont l’obscurité n’a rien d’une coquetterie esthétique. Elle est organique, épaisse, presque atmosphérique.

Parenthèse sur ce fameux casque audio crédité à Nick Tarlton : on ignore encore comment il se manifeste au fil des neuf titres, mais une chose est certaine, il serait criminel d’écouter ce disque ainsi. Anemic réclame du volume, du vrai, du physique. Très fort. Très très fort. Une intensité quasi thérapeutique, comme si pousser les amplis au bord de la rupture était la seule manière de conjurer la noirceur qui traverse ces compositions. (Et accessoirement d’éviter d’engraisser Afflelou et sa confrérie.)

Musicalement, Snake of June marche dans les traces d’un certain post-hardcore tendu à vif. Impossible de ne pas penser à l’ombre de Fugazi, notamment dans les inflexions vocales qui rappellent Ian MacKaye. Mais la comparaison s’arrête vite : les Bergeracois ne rejouent pas un canon, ils l’oxydent. Leur musique semble trempée dans cet air légèrement toxique qui recouvre notre époque, une atmosphère où la tension politique, la fatigue sociale et l’angoisse climatique s’accumulent comme des particules fines dans le cortex collectif.

Snake of June navigue entre anglais et français, et, surprise, la langue de Molière y trouve une intensité rare dans ce registre. Le titre de l’album, Anemic, sonne d’ailleurs comme une ironie mordante : difficile de parler d’anémie quand le disque déborde d’une énergie quasi convulsive. Peut-être celle du désespoir, la plus durable de toutes.

La face B du vinyle pousse encore plus loin cette logique de clair-obscur. Sur des morceaux comme Paysan ou Ripped Through Cold, Snake of June prouve qu’on peut travailler une palette minimaliste, noir et blanc, à condition de savoir l’étirer jusqu’à l’abstraction. Un peu comme Pierre Soulages sculptant la lumière dans l’outre-noir. Ou comme les Rotoreliefs de Marcel Duchamp : hypnotiques, instables, impossibles à regarder trop longtemps sans perdre légèrement l’équilibre.

Après des démos et deux EP (S/T en 2011 et La Bucle en 2015) Snake of June ne revient pas pour remettre de la couleur dans nos vies. Au contraire. Le trio préfère nous entraîner sous la ligne de flottaison, là où l’air manque et où chaque respiration devient un acte conscient.

Et pourtant, étrangement, on y retourne.

Comme un syndrome de Stockholm sonore, Anemic agit par attraction lente : cette bourrasque lourde, presque suffocante, finit par devenir familière. Nécessaire même. Comme si, paradoxalement, c’était le seul moyen d’apprécier pleinement ce qui vient après.

Le silence.




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